Parents et école: une alliance pour préserver l'avenir des enfants en Haïti
Lorsque la famille et l'école avancent ensemble
L'éducation d'un enfant ne repose jamais sur un seul acteur.
Elle se construit grâce à une alliance entre la famille, l'école et l'ensemble de la communauté éducative. Si les enseignants transmettent les savoirs et accompagnent les apprentissages, les parents offrent les premiers repères, encouragent leurs enfants au quotidien et donnent du sens au parcours scolaire.
Cette complémentarité est largement documentée par la recherche. Selon l'UNICEF, près de 80 % du développement cérébral d'un enfant intervient avant l'âge de six ans, soulignant le rôle déterminant du cadre familial dans les premières années de vie. Les travaux de l'OCDE montrent également que les élèves dont les parents s'intéressent à leur scolarité obtiennent, en moyenne, de meilleurs résultats et développent davantage de confiance en eux.
L'implication des familles joue aussi un rôle essentiel dans la prévention du décrochage scolaire. La Banque mondiale souligne qu'elle réduit significativement les risques d'abandon, tandis que l'UNESCO rappelle qu'une relation solide entre l'enfant, sa famille et son école renforce sa résilience face aux difficultés. Lorsque cette alliance fonctionne, elle devient un puissant facteur de réussite. Mais lorsque l'école elle-même est fragilisée par une crise majeure, le rôle des familles prend une dimension encore plus déterminante.
©Rosemitha Pimont - série Visages de ma ville natale. A Pays Pourri 2023
En Haïti, apprendre est devenu un acte de courage
Depuis plusieurs années, Haïti traverse une crise sécuritaire, économique et sociale d'une ampleur exceptionnelle.
Les violences des groupes armés ont provoqué plus de 5 600 décès en 2024 et le déplacement de plus de 1,6 million de personnes. Des centaines d'écoles ont été détruites, fermées ou sont devenues inaccessibles, perturbant la scolarité de près de 900 000 enfants. Selon l'UNICEF, entre 30 et 50 % des membres des groupes armés seraient aujourd'hui des mineurs, rappelant combien l'exclusion scolaire accroît la vulnérabilité des jeunes.
À cette insécurité s'ajoute une réalité économique particulièrement difficile : plus de 60 % de la population vit sous le seuil de pauvreté et près de 80 % des établissements scolaires sont privés. Pour de nombreuses familles, maintenir un enfant à l'école exige des sacrifices considérables.
Dans ce contexte, chaque journée de classe représente bien plus qu'un apprentissage : elle constitue un espace de protection, de stabilité et d'espoir. Mais cette protection n'existe que parce que des parents continuent, malgré les risques, de choisir l'école.
©Rosemitha Pimont - série Visages de ma ville natale. A Pays Pourri 2023
À Pays Pourri, les parents racontent leur combat quotidien
Afin de mieux comprendre cette réalité, l'Association Éduc'Timoun Haïti a donné la parole aux parents des enfants accompagnés à Pays Pourri.
Le reportage a été réalisé par Rosalvard Enrylhomme, instituteur et référent de l'association, qui est allé recueillir les témoignages de plusieurs familles vivant au cœur de cette crise.
À une même question « Dans le contexte actuel d'insécurité en Haïti, qu'est-ce que cela représente pour vous d'envoyer votre enfant à l'école chaque jour ? » , tous répondent avec une sincérité bouleversante. Louisima, père de trois enfants, décrit une inquiétude permanente :
« Lorsque les tensions étaient plus vives, c'était toujours avec une grande douleur que nous envoyions nos enfants à l'école, car nous ne savions pas vraiment ce qui pouvait leur arriver en chemin, ni même au sein de l'établissement. »
Pour Jorel, père de sept enfants, la peur ne doit pourtant pas avoir le dernier mot :
« Nous savons que c'est un très grand risque chaque fois que nos enfants quittent la maison pour se rendre à l'école. Mais nous savons aussi que c'est pour une bonne cause. L'éducation est le plus grand bien que l'on puisse offrir à un enfant. »
Les difficultés économiques s'ajoutent à cette angoisse. Odaniel explique que l'effondrement des récoltes a réduit les revenus de sa famille, l'obligeant à revoir toutes ses dépenses pour continuer à financer la scolarité de ses enfants. Louisima raconte avoir parfois fabriqué du charbon de bois afin de réunir l'argent nécessaire pour payer les frais scolaires.
Interrogés sur le rôle de l'école face à la montée des violences, les parents répondent d'une seule voix. Pour Mémé, père de cinq enfants :
« L'éducation est la voie la plus sûre pour aider un enfant à construire son avenir. Je ne crois pas qu'il existe de meilleur rempart contre l'influence des gangs. »
Enfin, lorsqu'on leur demande ce qui leur donne encore la force d'avancer, Jorel résume le sentiment partagé par toutes les familles rencontrées :
« Nous faisons des sacrifices chaque jour pour nourrir, éduquer et préparer un avenir différent à nos enfants. Parfois, nous nous privons de manger pour qu'ils puissent aller à l'école. C'est cela qui nous donne la force de continuer. »
Ces témoignages rappellent que la continuité éducative ne repose pas uniquement sur les établissements scolaires. Elle dépend également de milliers de familles qui, chaque matin, choisissent l'école malgré la peur.
©Rosemitha Pimont - série Visages de ma ville natale. A Pays Pourri 2023
Soutenir les familles, c'est renforcer l'école
Les systèmes éducatifs les plus solides sont ceux où les responsabilités sont partagées. Les enseignants transmettent les savoirs, les établissements offrent un cadre d'apprentissage, tandis que les familles soutiennent, encouragent et accompagnent les enfants dans leur parcours.
Dans un contexte comme celui d'Haïti, cette complémentarité devient un enjeu majeur.
Selon la Banque mondiale, chaque année supplémentaire de scolarisation augmente les revenus futurs d'environ 8 à 10 %. L'UNESCO souligne également que l'accès à une éducation de qualité contribue à réduire les risques d'enrôlement dans des groupes armés ou des réseaux criminels.
Soutenir les familles ne revient donc pas à leur transférer la responsabilité de l'éducation. Il s'agit au contraire de leur donner les moyens de continuer à jouer leur rôle aux côtés des enseignants, afin que chaque enfant puisse apprendre dans les meilleures conditions possibles.
Des chiffres… mais surtout des vies
Les statistiques permettent de mesurer l'ampleur de la crise. Elles comptabilisent les écoles fermées, les enfants déscolarisés ou les familles déplacées. Mais elles ne racontent pas les réveils avant l'aube, les trajets parcourus dans la peur, les repas sautés pour payer des frais de scolarité, ni les nuits d'inquiétude vécues par des parents qui refusent de renoncer à l'avenir de leurs enfants.
À travers les témoignages recueillis à Pays Pourri, une conviction s'impose : malgré la violence, malgré la pauvreté et malgré l'incertitude, des familles continuent chaque jour de faire le choix de l'éducation.
Reconstruire le système éducatif haïtien ne consistera pas uniquement à rebâtir des écoles ou à former davantage d'enseignants. Il faudra aussi reconnaître le rôle des familles, renforcer le lien entre les parents et l'école et soutenir celles et ceux qui, souvent dans l'ombre, permettent encore à des milliers d'enfants de continuer à apprendre.
Car derrière chaque enfant qui franchit la porte d'une salle de classe, il y a presque toujours un parent qui a choisi, une fois de plus, de croire en l'avenir.
©Rosemitha Pimont - série Visages de ma ville natale. A Pays Pourri 2023
Sources
Les données et analyses présentées dans cet article s'appuient notamment sur les publications suivantes :
UNICEF Haïti : situation humanitaire, éducation en contexte d'urgence et développement de la petite enfance.
UNESCO Global Education Monitoring Report et rapports sur l'éducation en situation de crise, la résilience scolaire et la prévention de la violence.
Banque mondiale : World Development Report ; travaux sur les retours économiques de l'éducation et l'engagement des familles dans la réussite scolaire.
OCDE PISA et études sur l'implication parentale et la réussite des élèves.
Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA) : rapports de situation sur la crise humanitaire en Haïti.
Organisation internationale pour les migrations (OIM) : données relatives aux déplacements de population en Haïti.
Association Éduc'Timoun Haïti : reportage de terrain réalisé à Pays Pourri auprès des parents des jeunes accompagnés par l'association, par Rosalvard Enrylhomme, instituteur et référent de l'association.
Article de RHIA Nisrine